"Je n'écris pas pour luire ou pour chercher de l'or  /Simplement je voltige"  (Chansons de Roland)    drapeau belge
    
                Georges   Roland
 
 

Les textes du "Ket de Brusselles" paraîssent chaque mois dans "BRUXELLES CULTURE"

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PARUTION DU 15 JANVIER 2019

Brussept, tu savais ça ?
Tu as déjà remarqué qu’à Brusselles, tout va toujours par sept, comme si c’est inévitable. Dans toute son histoire, ce chiffre apparait partout. C’est  (Sept ?) à croire que quelque chose, au début, a décidé que ce serait le talisman de la ville, ou bien que sept fées se sont penchées sur son berceau et qu’elles ont chacune voulu donner quelque chose à la ville.
Les enceintes avaient sept portes (l’ancienne comme la nouvelle), la ville était dirigée par sept grands lignages, sur les sept collines on trouvait sept marchés, on comptait sept couvents et sept « maisons en pierre » (des steens), sur la Senne on a construit sept ponts et il y avait sept fontaines pour abreuver les citadins. Les Brussellois avaient sept patrons dans sept paroisses… Et il y a sept issues à la Grand Place !
Qu’est-ce que tu sais dire en bas de ça ?
Un jour un peï a aussi compté sept langages, ça va du brussels vloms au français normatif  mais pour comprendre ça tu dois être un expert en phiphilologigie comme le docteur Jean-Jacques De Gheyndt (il ne soigne pas la grippe) qui sait te raconter des zwanzes scientifiques pendant des heures dans ses conférences.
Comme tu constates, le chiffre 7 est accroché à Brusselles comme un stroethond (chien des rues) est accroché à ton fond de pantalon quand tu reviens de chez le boucher.
D’ailleurs je me demande si Blanche-Neige n’a pas retrouvé ses copains nains dans la Lange Zotten stroet (rue des Foulons) ou derrière l’église de la Chapelle…
Ça se pourrait bien, tu vois ?
Bien sûr tu vas me dire que Brusselles n’a pas le monopole du chiffre, qu’il y a les 7 collines de Rome, les sept branches du chandelier juif (la menorah pour les érudits) et beaucoup de six et de sept (pour changer des cinq et des six, newo) mais Brusselles cumule les sept comme un parlementaire cumule les fonctions lucratives. Dix fois le chiffre 7 pour une ville, c’est beaucoup, tu ne trouves pas ?
Heureusement qu’elle ne se trouve pas en Chine, car là-bas c’est le huit qui porte chance, ça ce serait vraiment dommage.
Quand j’habitais dans ma strotje (petite rue), on demandait aux gens : « Tu préfères avoir sept trous dans ta tête ou d’être mort ? » et il fallait répondre : « Sept trous, tiens ! Je les ai déjà : deux yeux, deux oreilles, deux trous de nez et une bouche. Arra ! »
Chez nous à Brusselles, le chiffre 7 ça veut dire quelque chose, ça porte chance, c’est notre chiffre porte-bonheur, tout ça à la fois. Et on n’a pas besoin de tourner sept fois sa langue dans sa bouche pour dire une zwanze, ça vient tout seul après une ou deux gueuzes.
À propos de la gueuze et du langage, je peux encore te dire que quand tu vas t’asseoir dans un café, ça s’appelle « Chez Méï Moeyal » ou « Chez les bons amis Pitje Schaveiger », tu commandes une demi-gueuze et tu regardes autour de toi. Je te garantis pas que c’est la salle de lecture de la Bibliothèque Royale ou le dôme de l’Institut, mais tu entends parler une langue universelle. Un mélange de flamand, de français, de lingala, de roumain, d’italien, d’espagnol et des tas d’autres que je ne connais même pas comment on les appelle. Quand tu sais plus dans une, tu continues dans l’autre, et tout le monde se comprend. La demi-gueuze, ça aide à la comprenure ; au plus que tu en bois, au mieux que tu deviens polyglotte. Ça ils ne te diront pas au journal tévé, car ils sont payés par Cacolac et pas par les brasseurs bruxellois.
Et si tu veux tout savoir, j’aime tellement bien le chiffre que j’habite au numéro 7 près du ruisseau des 7 bonniers et que je vais passer mes vacances à… Sète.
Si tu ne crois pas celle-là je veux bien t’en raconter une autre, celle du Petit Jésus qui habitait dans un pommier.ge n’a pas retrouvé ses copains nains dans la Lange Zotten stroet (rue des Foulons) ou derrière l’église de la Chapelle…
Ça se pourrait bien, tu vois ?
Bien sûr tu vas me dire que Brusselles n’a pas le monopole du chiffre, qu’il y a les 7 collines de Rome, les sept branches du chandelier juif (la menorah pour les érudits) et beaucoup de six et de sept (pour changer des cinq et des six, newo) mais Brusselles cumule les sept comme un parlementaire cumule les fonctions lucratives. Dix fois le chiffre 7 pour une ville, c’est beaucoup, tu ne trouves pas ?
Heureusement qu’elle ne se trouve pas en Chine, car là-bas c’est le huit qui porte chance, ça ce serait vraiment dommage.
Quand j’habitais dans ma strotje (petite rue), on demandait aux gens : « Tu préfères avoir sept trous dans ta tête ou d’être mort ? » et il fallait répondre : « Sept trous, tiens ! Je les ai déjà : deux yeux, deux oreilles, deux trous de nez et une bouche. Arra ! »
Chez nous à Brusselles, le chiffre 7 ça veut dire quelque chose, ça porte chance, c’est notre chiffre porte-bonheur, tout ça à la fois. Et on n’a pas besoin de tourner sept fois sa langue dans sa bouche pour dire une zwanze, ça vient tout seul après une ou deux gueuzes.
À propos de la gueuze et du langage, je peux encore te dire que quand tu vas t’asseoir dans un café, ça s’appelle « Chez Méï Moeyal » ou « Chez les bons amis Pitje Schaveiger », tu commandes une demi-gueuze et tu regardes autour de toi. Je te garantis pas que c’est la salle de lecture de la Bibliothèque Royale ou le dôme de l’Institut, mais tu entends parler une langue universelle. Un mélange de flamand, de français, de lingala, de roumain, d’italien, d’espagnol et des tas d’autres que je ne connais même pas comment on les appelle. Quand tu sais plus dans une, tu continues dans l’autre, et tout le monde se comprend. La demi-gueuze, ça aide à la comprenure ; au plus que tu en bois, au mieux que tu deviens polyglotte. Ça ils ne te diront pas au journal tévé, car ils sont payés par Cacolac et pas par les brasseurs bruxellois.
Et si tu veux tout savoir, j’aime tellement bien le chiffre que j’habite au numéro 7 près du ruisseau des 7 bonniers et que je vais passer mes vacances à… Sète.
Si tu ne crois pas celle-là je veux bien t’en raconter une autre, celle du Petit Jésus qui habitait dans un pommier.

PARUTION DU 15 DÉCEMBRE 2018

Où est passé ce temps, potverdekke !                       
Dans ma rue vivait un accordéoniste qui s’appelait Édouard, nous on l’appelait Ware. Il avait acheté son instrument à la Vosseplaan (Marché aux Puces de la Place du Jeu de Balle) pour trois paquets de tabac de Semois (grosse coupe) et deux bières sans faux col chez Jan de Schaaveiger (Jean le Ramoneur), qui tenait un café dans la rue Blaes.
En okkogge (une occase !)
Du coup, Ware s’était entouré d’un batteur et d’un saxophoniste, histoire de constituer un orchestre pas symphonique pour « faire les bals ». Ware et ses Klachkoppe (Édouard et ses Chauves), que s’appelait Édouard sa formation. Les samedi et dimanche soir, tu les retrouvais animant des soirées dansantes dans les bistrots et les salles paroissiales des environs.
Danser, c’était un peu plus compliqué qu’aujourd’hui, ça je dois te le dire. D’abord, on devait apprendre à danser, avec des pas, des attitudes, de la galanterie.
Le jour d’aujourd’hui tu entends un tamtam, ça fait : « Mott-mott-mott ! » tu te lèves (ou pas) et tu te trémousses comme si tu avais une compagnie de puces dans ton dos. Tu fais ça tout seul, avec tes yeux révulsés comme si tu voyais le petit Jésus en culotte de velours et les mains qui rammel (remuent) comme quand tu veux cueillir des fruits qui lâchent pas leur arbre ou que tu veux couper le ruban d’inauguration de la salle des fêtes avec des ciseaux. Les keums comme les meufs. Individuellement.
Car c’est ça le nœud, fieu : l’individualisme.
Avec Ware et ses Klachkoppe, le garçon se levait, allait s’incliner devant une jeune fille bien sagement assise entre sa moema et son poepa, et tu demandais comme Adamo : « Vous permettez, Monsieur ? »
Quand ta tête lui revenait, il te répondait oui mais je te tiens à l’œil, tu prenais la fille dans tes bras, elle posait la tête sur ton épaule et Vas-y Toto ! Un, deux, un, deux, trois, ça est un tango.
Et de temps à autre, Ware stoppait le tempo, lançait son ordre : « Une baise ! » et les danseurs s’embrassaient (sur la joue, hein, ket, oublie pas que poepa te tient à l’œil).
Le jour d’aujourd’hui, qu’on t’a poussé à l’individualisme, les pas, l’attitude, la galanterie, c’est tellement ringard qu’on ose même plus emmener son poepa au bal, de peur qu’il fasse un AVC ! Si tu n’emballes pas le deuxième soir c’est que tu es bon pour le petit séminaire. La jeune rosière avec les mains croisées sur sa robe d’organdi, tu vois plus ça que dans les films de Renoir. Maintenant c’est la meuf qui dirige les opés. Elle a ses Durex dans la poche arrière de son jeans, histoire de voir venir.
Potverdekke où il est passé, ce temps où tu allais chez poepa et moema avec tes gants blancs pour demander la main de leur fille ?
Le jour d’aujourd’hui tu n’as plus que sa main à demander car le reste tu l’as déjà. Arra !
Tu avoueras que ça manque quand même de romantisme. « Je vous ai apporté des bonbons » qu’on disait à sa mokke (petite amie) et on allait faire le tour du parc de Brusselles avec la tante Gilberte comme chaperon. Une dame patronnesse dont les yeux pointus te disaient : A pûute van da kind (littéralement : tes mains en bas de cette enfant). Et justement tu lui prenais la main (celle de la jeune fille, la main que tu venais de demander à poepa) et elle rosissait (toujours la jeune fille, hein, pas la vieille) jusqu’au cou (plus loin tu pouvais quand même pas voir).
Le jour d’aujourd’hui, tu danses à côté (pas avec) d’une meuf, tu la regardes et elle te répond : « Chez toi ou chez moi ? » Je ne sais pas si c’est de l’évolution, tu sais. Pourtant j’ai fait mai 68, remarque. On pensait pas qu’on irait jusque là, tu vois ? C’est pas qu’on est coincé des hormones, mais ça fait drôle. C’est comme quand tu arrives au centre de la bascule et que tout d’un coup, le sens de la pente s’inverse, et ça s’emballe.
Amaï, voilà que je verse dans la nostalgie. Où est le temps de poepa ? Le temps où sur la Vosseplaan on parlait bargounch, on achetait un accordéon pour trois paquets de Semois grosse coupe et deux bières sans faux-col chez Jan de Schaaveiger. Le temps où les jeunes filles allaient au bal encadrées de poepa et moema. Bref un temps qui ne reviendra pas, un temps où j’étais jeune.
 

Parution du 15 août 2018

UN KET DE BRUSSELLES : MERCI MONSIEUR DE VILLEROY
Imagine un peu Brusselles en 1695. Je sais, tu n’étais pas né et moi non plus, mais on peut espérer que notre Vdb national ne l’avait pas encore frappée de brusselisation et que la seule chose que tu voyais bien pointer au-dessus de tout, c’était la tour de l’Hôtel de Ville.
Donc en août 1695, l’armée française de monsieur le maréchal de Villeroy s’installe à Molenbeek avec des canons super précis et beaucoup de saletés à mettre dedans. Le slumme (rusé) maréchal dit à ses artilleurs : « Vous voyez cette tour là-bas ? Eh bien c’est votre cible. Fichez-moi tout ça par terre, on va voir comme les Français savent viser, non peut-être ? »
Pendant trois jours, ils ont canonné, fieu, que tout Brusselles s’était réfugié dans le parc du Cinquantenaire qui n’existait pas encore mais que Léopold II allait se faire un plaisir de nous concocter pour y faire le musée des canons de monsieur de Villeroy (je rigole !).
Dans le centre, tout était en feu et démoli. Après trois jours de canonnade, tu veux que je te le dise ? La tour était toujours debout, et le reste était capout (cassé). Des stouffers (blagueurs) ont dit que les Français savaient pas viser, eh bien ça n’est pas vrai. Le brave maréchal avait demandé de la garder pour la fin, quand il ne resterait plus qu’une vingtaine de boulets pour la démolir. Toute la future Grand Place et ses alentours étaient en ruines. Alors de contentement, il a allumé sa pipe avec la mèche d’un canon, et cet imbécile l’a jetée dans un baril de poudre. Lap ! Boum ! Terminé ! Le troisième jour, la tour est toujours là, bien vivante comme le canard de Robert Lamoureux.
Grâce à ce krabber (raté) de maréchal, on a (re)construit la plus belle place du monde, arra ! Merci, monsieur de Villeroy. À notre époque de tourisme et de rentabilité, on perçoit des gros picaillons, et ça vaut mieux que de recevoir des boulets de canon sur le coin de sa figure !
Le comble, c’est que tout ça était inutile. Le peï il s’était trompé de ville, fieu ! Il devait aller délivrer Namur, mais son GPS a dysfonctionné (à l’époque on disait : j’ai eu un bug, mais au XVIIe siècle, c’était un autre temps, newo) et il s’est retrouvé avec ses canons devant une ville qui avait une belle tour à viser. Il s’est dit « Tof ça tombe bien on va se faire un carton au canon ! » Et quand son roi Louis XIV (tu sais, celui qui se prenait pour les tas) a appris la nouvelle, il en est resté paf comme un ettekeis (fromage de Brusselles) coulé. Quand tu as comme maréchal un abruti comme celui-là, tu commences à manger ton armoire (ronger ton frein), ça tu peux le croire.
Quand ils sont revenus dans les ruines, les Brussellois ont retroussé leurs manches et ils ont construit des maisons magnifiques avec de l’or et plein de fanfreluches autour. Il y avait le Roy d’Espagne (juste pas le copain de Louis), le Cygne, la Chaloupe d’Or, et même la maison de l’Étoile, où mourut Éverard ‘t Serclaes, et dont monsieur Buls a jugé bon de démolir le rez-de-chaussée pour laisser passer son fiacre quand il venait à l’Hôtel de Ville car il aimait pas la marche à pied.
Juste devant la Maison du Roi, il y avait la plus belle fontaine de Brusselles. On l’a enlevée en 1879 car elle gênait la circulation (quatre fiacres et deux cabs par jour, tu parles d’un embouteillage. Cause un peu avec les navetteurs de la E40, pour voir). Tu la retrouves maintenant dans le parc du Petit Sablon : les Comtes d’Egmont et de Hornes. On avait placé leur effigie à l’endroit même où le duc d’Albe les avait fait décapiter en 1568 si tu veux tout savoir.
On a un peu oublié les noms des architectes et des sculpteurs qui ont créé la Grand Place, et pourtant Jan Cosijn, Pierre van Dievoet, pour ne citer qu’eux, ont gravé dans la pierre la plus belle signature de Brusselles.
Et les pavés, dis ! Les pavés de la Grand Place ! De la pierre de Quenast, hein, pas un machin chinois ou indien. Il y a même des restaurateurs qui te les servent dans ton assiette. Bleus ou à point, comme tu veux. Non mais je rigole, les vrais pavés, ronds comme des têtes de bébé, que ton talon-aiguille de quinze centimètres se prend entre et que tu peux retourner chez toi mankepuût (en claudiquant). Il y a
même le chien Mokkake qui est enterré en dessous (ça c’est pour ceux qui connaissent mes romans) tu peux le voir : il y a un endroit où il manque des pavés.
Juste que je regrette un ajouën (agent de police) ou deux avec une pèlerine et un casque blanc pour faire agent 15 (Tintin). Ils devraient en laisser quelques-uns sur la Grand Place, avec une vieille motrice de chocolaten tram (tram de dépannage des années 1950) dont le receveur crie : « Jef, de flèch es af ! ». Ils font partie de notre folklore.
 

Parution du 15 juillet 2018


UN KET DE BRUSSELLES : PETIT JULIEN ALIAS MANNEKEN PIS
Qu’est-ce qu’on a raconté sur ce ket, dis ! Sans lui, Brusselles serait un village inconnu. Tu te rends compte qu’on vient de l’autre côté du monde pour le voir ? Le peï qui arrive rue du Chêne et qui voit une espèce de kneul (petit gamin) dans un coin, celui-là il s’exclame comme ça : « Ouille-ouille ! Ça est droldement rikiki ce bazar ! T’as vu ça ? Dire que je suis venu de Kyoto pour regarder pisser un pagadder (gamin) ! Y zwanzent ou quoi ces Brusselois ? Ils en font des caisses jusqu’à Nagasaki et quand tu arrives ici c’est juste grand comme un nain de jardin japonais !»
Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que derrière cette petite statue il y a toute l’histoire d’une ville. Pas juste un épisode, tu sais, ça se passe sur des siècles.
D’abord, une ville, ça contient surtout des habitants, newo. Et les habitants, ça sait boire, fieu, tu te rends pas compte. Donc il leur fallait de l’eau pour la gueuze, nature, mais pas seulement ; aussi pour la lessive et pour laver leurs pieds. À Brusselles, tu avais des tas de ruisseaux qui coulaient gentiment vers la Senne : Molenbeek, Rodebeek, Maalbeek, tous ces mots en –beek que ça veut justement dire ruisseau. Tu pouvais boire comme tu voulais, même si y a un ket qui est occupé à laver ses pieds net un peu plus haut. C’était quand même mieux que de se filer un godet d’eau de la Senne derrière son plastron.
Au XIXe siècle, Brusselles comptait presque 170 fontaines où tu avais ton eau gratuite. Aujourd’hui tu dois avoir ton GPS spécial Vivaqua pour trouver un robinet gratuit. Et encore : parfois c’est de l’eau gazeuse ! Amaï ! Bientôt ça serait tof avec de la kriek ou de la faro !
Pour revenir à mon Petit Julien, maintenant on l’appelle Manneken Pis. Il pisse que de l’eau car c’est une des rares fontaines de Brusselles. Parfois pour le folklore, on lui fait parfois pisser du lambik mais c’est juste pour arroser les Japonais, arra !
Au début – la Grand Place n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui car monsieur de Villeroy n’était pas encore né, mais ça je te raconte une autre fois – c’était une fontaine en pierre, que le premier échevin de la ville (Éverard ‘t Serclaes) a commandé à un sculpteur de pierre (il savait sans doute même pas que le bronze ça existait). C’est resté comme ça pendant 200 ans. On avait eu entre-temps un nouveau bourgmestre (non peut-être ?), et une nouvelle commande : un ket en bronze, qui pisse comme le premier. Et Duquesnoy l’a fondu en 1619. Nè tiens ! Comme ça tu le sais et tu dois pas aller voir sur Internet le comment du qu’est-ce.
Maintenant tu vas me demander pourquoi choisir un menneke (petit bonhomme) qui pisse pour une fontaine et pas un lion qu’un jet sort de sa bouche ou un angelot qui souffle dans une trompette à eau. On a tout raconté là-dessus. Tu vois le ket éteindre un incendie avec son jet, ou bien noyer la mèche d’une bombe, et encore pas mal de cinq et de six. Des zieverdera (bêtises) tout ça. Moi je dis : le sculpteur qui en a marre de fabriquer des anges trompettistes et des lions souffleurs, qui regarde son ket courir tout nu derrière les oies pour les pisser dessus, il se dit : « ça c’est une bonne farce, en avant ! On va voir si j’ai du succès avec une zwanze. » Et tu veux croire qu’il avait raison : il a fait un « beuzze » pendant presque 500 ans, fieu. Et c’est pas fini.
De toute façon, les touristes jettent un œil juste pour dire après « Potverdekke c’est que ça ! » et quand ils arrivent à la Grand Place ils savent même plus si le Manneken il tient sa floche dans sa main gauche ou dans la droite. Heureusement qu’il avait un beau costume, tiens !
Quand ils sont de retour à Oulan Bator ou à Verraplus, ils ont une belle photo à mettre sur les réseaux sociaux. Ils vont dire en patois de là-bas : « Tu sais qu’avec sa toute petite floeit (flûte) il m’a arrosé que j’ai pu retourner à l’hôtel pour me changer ? Même mon singlet (marcel) était trempé ! En retournant, des flics m’ont demandé si j’étais bu car je sentais la bière comme un zatlap (soûlard).»
Mais je te pose la question : tu as vu comme il se penche en avant avec son ventre, ce ket ? C’est pour ne pas pisser sur ses pieds ou pour mieux viser les gens qui le regardent ? Voilà la vraie question de Brusselles. De temps en temps, quand il y a beaucoup de spectateurs, il y a un peï qui met la pression dans le tuyau et tout le monde est aspergé. Ça fait rigoler. Surtout les arrosés.
Je vais te dire une dernière chose : Brusselles c’est  quand même la seule ville au monde où les touristes prennent plaisir à regarder un ket qui leur pisse dessus en rigolant.

Parution du 15 juin 2018

Un ket de Brusselles : Les grandes vacances de 1958
 
Tu connais la Tomiome ? Alleï, fais une fois un effort : ce gros machin avec des boules en fer blanc qui a l’air de pas tenir debout tellement il se tient krum.
On l’a construit exprès pour « l’Expo 58 » comme on disait alors, et ce moche truc devait disparaître à la fermeture, qu’on nous racontait. On voyait ça blinker sur l’horizon et la nuit ça pinkait comme des étoiles à la foire du Midi ! On n’avait jamais rien rencontré d’aussi grand, d’aussi brillant, d’aussi… Bref, pour nous autres les kets de Brusselles, ça ressemblait à rien. C’était Albert Einstein qui allait venir l’inaugurer, qu’on disait. Alors là, mon z’ami, je peux te dire que l’Albert ça devait être un cador, car venir inaugurer un bazar comme ça quand tu es mort depuis trois ans, il faut le voir pour le croire. Pourquoi il aurait été voir un brol qui tient sur juste une boule par terre, et qui en a huit autres qui pendent en l’air que quand tu es à côté tu as l’impression que ça va te tomber sur ta façade ? La Tomiome, c’était un attrape-touriste comme une Tour Eiffel à Bruxelles, mais avec plus de stouf autour. C’est à peine si ça ne jouait pas Vie van Boma en même temps.
« L’Expo 58 » : six mois de bon, de bien et de bucht. Pour te dire : il y avait des peïs qui te vendaient un clou ; un vrai, tu sais, avec une pointe d’un côté et de l’autre une grosse tête plate, et sur la tête, il y avait marqué « Expo 58 ». C’était le « Clou de l’Expo » ! Tu zwanzes, dis ?
Mon père m’avait dit : « Regarde bien avec tous tes yeux car on va plus voir ça d’ici tellement d’années que même tes arrière-petits-enfants ne le verront pas. » Nè ! Soixante ans après la belle Tomiome est toujours là, on lui a remis un coup de Sidol sur ses boules pour les refaire blinker et attirer le touriste de loin, même si entre-temps on a ajouté plein de moches tours autour.
Pour « l’Expo 58 », Brusselles en pleine bruxellisation c’était un énorme chantier. Il y avait des grands panneaux où on lisait : « Dans 45 jours,  ce chantier sera terminé » et des linguistes se sont disputés pour savoir s’il fallait écrire « sera terminé » ou bien « est terminé ». Tu vois la conscience professionnelle de ces castars. On avait aussi séparé les travailleurs : ceuss qui causaient le flamand des ceuss qui jasaient le wallon. Du coup, d’un côté de la rue tu voyais « Ici, on parle français » et plus loin, la même plaque prévenait : « Hier werkt men ». Ça c’est  la finesse de l’humour brusseleir.
Et puis dans le site de l’Expo, on voyait les merveilles du monde, avec un cinéma où tu te trouves au milieu avec un écran tout autour, que tu ne sais pas où regarder et que quand un indien envoie une flèche, au lieu d’aller tout droit au-dessus de ta tête elle fait le tour de la salle…Arra !
Pour nous les jeunots, il y avait le parc d’attractions. Une énorme foire du Midi avec des boxes-autos à jetons, des parcours dans des tonneaux tournants et des souffleries pour soulever les jupes des filles et des baraques à smoetebolle avec plein de sucre impalpable, que tu te brûlais les doigts et la langue mais que ça te goûtait, fieu, que t’avais honte de ne pas savoir en manger plus.
Au-dessus de tout ça, la belle Tomiome, avec ses neufs boules de métal, qui a, comme le trop long nez de Cléopâtre ne l’a pas fait, changé la face de Bruxelles. Qu’est-ce que tu dis en bas de ça ?
Les vacances de 1958 c’étaient quamême les plus tofs de toutes.

Parution du 15 mai 2018

Un ket de Brusselles
 
Je suis né à Bruxelles, j'habitais dans une strotje chère à Madame Chapeau.
Tout près, il y avait une place qui s'appelait le Square des Héros : ça c'était un tof nom. Avec une grande statue d'une meï qui tenait sa tête comme ça dans sa main car elle était triste, je crois. Mais j'avais que cinq-six ans, hein, tu sais de rien à cet âge-là. Avec son bras plié, ça ressemblait à un grand nez. Moi je trouvais ça comique, ce grand nez jusque sur son genou.
Le mercredi après-midi avec ma mère, on prenait le 28 pour aller en ville faire des courses. On débarquait devant le magasin "Neuf Provinces" et on enfilait la rue Neuve, ma mère au pas de charge et moi le pagadder trottinant derrière elle.
Premier arrêt : le Sarma. Au premier étage, il y avait une cafétéria où elle me payait une couque au beurre avec du cacao. Puis, inspection de l'Innovation, avec son énorme hall qui montait très haut, sa verrière tout au-dessus, et les escalators !!! « Attention, en haut tu soulèves bien tes pieds pour sauter au-dessus de la grille, sinon tu vas prendre un poste et les gens vont rigoler de toi ».
Quand on terminait le Bon Marché, on revenait par la rue Neuve vers les Galeries Anspach, dont on ressortait pour aller à la Bourse, puis au Priba de la rue des Halles. Les trottoirs surélevés présentaient deux marches, où les marchandes de citrons nous proposaient leur étal dans une main : trois citrons pour cinq francs, avec un regard de côté pour contrôler si un ajouën ne se baladait pas dans la rue. Il y avait aussi un rémouleur, avec son chariot tiré par un âne, dont les crottes couvraient les pavés. Enfin, nous reprenions le tram qui remontait la rue Marché aux Herbes vers la rue des Colonies où il y avait des magasins qui vendaient des casques comme les peïs dans Tarzan.
Je rentrais à la maison flapigol ; j'ai compris alors ce que ma mère appelait : faire des courses.

 



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